Lorsque nous entrons aujourd’hui dans une pharmacie française, nous pénétrons dans un espace lumineux, organisé autour du conseil, de la prévention et de l’accompagnement thérapeutique. Les médicaments sont rangés dans des tiroirs voir dans des automates ou des robots, les ordinateurs permettent de naviguer sur des logiciels assurant la délivrance, le tiers payant, la facturation, etc. Une salle de confidentialité permet de mener des entretiens pharmaceutiques. Nous pouvons aussi nous y faire vacciner ou réaliser des tests diagnostiques.
Pourtant, ce lieu familier est l’héritier d’une histoire vieille de plusieurs siècles. Bien avant l’apparition des croix vertes et des logiciels métiers, l’apothicaire préparait lui-même ses remèdes dans un atelier encombré de plantes séchées, de mortiers et d’alambics.
L’une des façons les plus fascinantes de retracer l’évolution de la phamacie consiste à se tourner vers l’histoire de l’art. Les peintres ont laissé des instantanés de la pharmacie de leur époque. En observant ces tableaux, c’est toute la métamorphose d’une profession, mais aussi de son lieu d’exercice, qui se dévoile.
L’apothicaire, héritier des herboristes et des alchimistes

Frans Francken II, An Alchemist’s Laboratory (vers 1612)
Du Moyen Âge jusqu’au XVIIIᵉ siècle, l’apothicaire prépare lui-même les remèdes qu’il délivre. Son officine ressemble davantage à un laboratoire qu’à un commerce moderne. On y trouve des mortiers de bronze, des balances de précision, des plantes séchées suspendues aux poutres, des pots en faïence alignés sur des étagères et des substances venues de contrées lointaines (épices, résines, minéraux ou poudres exotiques).
L’apothicaire possède un savoir empirique considérable qui remonte bien avant le moyen âge. Eric-Emmanuel Schmitt le raconte particulièrement bien dans le tome 1 : Paradis perdus de sa sage La traversée des temps qui se déroule à la fin du Néolithique soit il y a environ 8 000 ans ! A travers ces pages romancées, l’auteur distille de véritables concepts anciens tels que la théorie des signatures selon laquelle Dieu ou la nature auraient laissé des « signes » (des signatures) dans l’apparence des plantes pour indiquer leurs propriétés médicinales. Cette théorie a connu son apogée à la Renaissance, notamment grâce au médecin et alchimiste suisse Paracelse. Ce dernier a ainsi contribué à rapprocher la pratique pharmaceutique de la chimie expérimentale par des techniques telles que la distillation, la purification, l’extraction, la macération, etc.
Les cornues de verre, les fourneaux, les balances et les ouvrages savants visibles dans les peintures flamandes du XVIIème siècle étaient également présents dans de nombreuses apothicaireries.
Les peintres flamands du XVIIᵉ siècle ont souvent représenté des alchimistes absorbés dans leurs manipulations. Bien que ces tableaux ne montrent pas directement des officines, ils constituent un précieux témoignage de l’environnement intellectuel dans lequel évoluaient les apothicaires de l’époque. Les cornues de verre, les fourneaux, les balances et les ouvrages savants visibles dans ces œuvres étaient également présents dans de nombreuses apothicaireries.

David Teniers le Jeune, The Alchemist (vers 1640)
Les ateliers d’alchimistes et d’apothicaires représentés par les peintres flamands du XVIIᵉ siècle ressemblent davantage à des cabinets de curiosités qu’à des boutiques où fabrication des remèdes et recherche expérimentale demeurent intimement liées.
Ces représentations montrent des lieux de production avant d’être des lieux de vente. Le client pénètre dans un véritable laboratoire où il peut assister à la fabrication des préparations qui lui sont destinées. L’officine est alors davantage un atelier qu’un commerce.
Une pharmacie peinte à travers l’art comme un théâtre de la vie quotidienne

Le Pharmacien (Lo Speziale, vers 1752)
Au XVIIIᵉ siècle, le regard porté sur les professions évolue. Les artistes s’intéressent davantage aux scènes ordinaires de la vie urbaine et aux interactions sociales. Parmi eux, le peintre vénitien Pietro Longhi consacre plusieurs tableaux aux métiers de son époque. Son œuvre Le Pharmacien (Lo Speziale, vers 1752) constitue sans doute l’une des plus belles représentations d’une officine d’Ancien Régime.
La scène est étonnamment vivante. Une jeune femme est examinée par le praticien tandis qu’un assistant prend des notes. D’autres clients patientent, discutent ou observent la consultation.
L’espace a changé. Les murs sont toujours couverts de pots en faïence décorés, mais ceux-ci sont désormais soigneusement ordonnés. L’impression qui se dégage n’est plus celle d’un laboratoire mystérieux, mais celle d’un lieu accueillant, intégré à la vie de la cité.
Cette œuvre a parfois été intitulée Le Dentiste ou L’Arracheur de dents. Cette hésitation est révélatrice des frontières encore floues qui séparaient alors les professions de santé. L’apothicaire pouvait conseiller, examiner un patient, réaliser certains gestes techniques et proposer des remèdes adaptés.
Le tableau de Longhi révèle surtout une caractéristique qui traverse les siècles : la proximité avec les patients. L’apothicaire n’est pas un savant isolé dans son laboratoire. Il est déjà un professionnel accessible, identifié par les habitants de son quartier et sollicité pour ses conseils.
L’évolution de l’officine : du laboratoire artisanal à la boutique savante

Apothicairerie de l’Hôtel-Dieu de Lyon (Lyon, Auvergne-Rhône-Alpes) – Aménagée au XVIIIe siècle, elle est célèbre pour ses boiseries Louis XV et ses centaines de pots d’apothicaire.
L’histoire des pharmaciens est indissociable de celle des lieux où ils exercent. L’art constitue à cet égard une source documentaire exceptionnelle. Dans les représentations anciennes, l’espace de préparation occupe la quasi-totalité de l’officine. Les plans de travail sont encombrés d’ustensiles, les apprentis s’activent autour du maître et les clients disposent de peu d’espace. Cette organisation traduit la fonction première de l’apothicaire : produire.
Progressivement, la disposition intérieure se transforme. Au XVIIIᵉ siècle, les peintures de Pietro Longhi suggèrent déjà une séparation plus nette entre la zone réservée au praticien et celle destinée à accueillir la clientèle. Au XIXᵉ siècle, la révolution industrielle modifie profondément le métier. Les médicaments commencent à être fabriqués à grande échelle par les laboratoires pharmaceutiques. Les principes actifs sont isolés, standardisés et conditionnés. Le pharmacien fabrique moins. Il dispense davantage.

Apothicairerie de l’Hôtel-Dieu de Baugé (Baugé-en-Anjou, Pays de la Loire) – Plus intimiste, elle offre un aperçu très fidèle d’une pharmacie hospitalière provinciale des XVIIe et XVIIIe siècles.
L’officine devient alors un espace de représentation sociale. Les pharmacies urbaines se parent de boiseries sculptées, de comptoirs en marbre, de plafonds décorés et de vitrines ouvrant largement sur la rue. Les anciennes apothicaireries hospitalières conservées en France, en Espagne ou en Italie permettent encore aujourd’hui d’apprécier cette évolution esthétique.
Le visiteur y découvre un décor presque théâtral : meubles en chêne, faïences polychromes, pots armoriés et instruments de préparation soigneusement exposés. Le décor, les boiseries et les collections de faïences participent à la mise en scène du savoir pharmaceutique. L’officine ne se contente plus d’être fonctionnelle, elle affirme désormais le statut intellectuel et social du pharmacien.
Evolution de l’histoire de la pharmacie au XXème siècle : la disparition progressive du laboratoire
Le XXᵉ siècle ouvre une nouvelle phase de transformation. La préparation magistrale subsiste, mais elle devient marginale face au développement des spécialités industrielles. Le laboratoire est progressivement relégué dans une pièce annexe. La salle ouverte au public s’agrandit. Les rayonnages remplacent une partie des pots d’apothicairerie. L’espace commercial se structure autour d’un comptoir unique.
Puis, à partir des années 1980, l’officine poursuit sa mutation. L’automatisation de la dispensation, l’informatisation des dossiers patients et l’apparition de nouvelles missions modifient une nouvelle fois l’organisation intérieure. Aujourd’hui, les architectes conçoivent des pharmacies privilégiant la luminosité, l’accessibilité et la circulation des patients. Les espaces de confidentialité permettent de réaliser des bilans de médication ou des entretiens pharmaceutiques. Certaines officines disposent désormais de salles dédiées aux vaccinations, aux téléconsultations ou aux dépistages.
Le contraste avec les ateliers peints par les maîtres flamands est saisissant. Pourtant, une constante demeure. Depuis quatre siècles, le pharmacien reçoit des personnes qui viennent chercher bien davantage qu’un médicament. Ils recherchent un avis, une écoute, un accompagnement et une présence rassurante.
Du préparateur de remèdes au pharmacien clinicien
L’évolution des lieux accompagne celle des missions. L’apothicaire du XVIIᵉ siècle devait maîtriser l’art de la préparation. Le pharmacien contemporain est avant tout un expert du médicament. Il sécurise les prescriptions, prévoit les interactions médicamenteuses, accompagne l’observance des traitements, participe aux campagnes de vaccination, contribue au dépistage de certaines pathologies et peut encore intervenir dans le maintien à domicile des patients âgés ou dépendants.
Cette transformation s’est opérée sans rupture brutale. Elle ressemble davantage à une succession de couches historiques qui se sont superposées. Dans certaines officines françaises, quelques pots de faïence anciens sont encore exposés sur une étagère, comme un discret hommage à leurs prédécesseurs. Ils rappellent que la pharmacie est l’une des rares professions de santé dont l’histoire peut être racontée à travers ses objets, ses bâtiments et les œuvres d’art qui les représentent.
La pharmacie : une histoire de transmission
Pour les pharmaciens qui envisagent aujourd’hui une acquisition, une association ou une cession d’officine, cette perspective historique apporte un éclairage particulier. Reprendre une pharmacie ne consiste pas uniquement à acquérir un outil de travail ou un fonds de commerce. C‘est aussi devenir le dépositaire d’une histoire plusieurs fois centenaire.
Les tableaux de Frans Francken ou de Pietro Longhi montrent des professionnels entourés d’apprentis auxquels ils transmettent leur savoir-faire. Les officines contemporaines accueillent désormais des étudiants, des adjoints et des collaborateurs auxquels se transmettent d’autres compétences : gestion d’équipe, accompagnement thérapeutique, pratique clinique ou maîtrise des outils numériques.
Les gestes ont changé, tout comme les murs et les médicaments. Toutefois, l’essentiel demeure. Comme l’apothicaire peint par Longhi au milieu du XVIIIᵉ siècle, le pharmacien d’officine reste aujourd’hui un professionnel de proximité, installé au cœur de la cité, dont l’expertise scientifique s’exerce avant tout au service des patients.
Depuis des siècles, la pharmacie se transmet de génération en génération. Aujourd’hui encore, chaque projet d’acquisition, d’association ou de cession mérite un accompagnement expert. L’équipe d’Acme vous aident à concrétiser votre projet d’officine en toute sérénité.